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Vauvenargues : Conseils à un jeune homme



VAUVENARGUES


CONSEILS À UN JEUNE HOMME

 

§ I. Que je serais fâché, mon cher ami, si vous adoptiez des maximes qui puissent vous nuire ! Je vois avec regret que vous abandonnez par complaisance tout ce que la nature a mis en vous. Vous avez honte de votre raison, qui devrait faire honte à ceux qui en manquent. Vous vous défiez de la force et de la hauteur de votre âme, et vous ne vous défiez pas des mauvais exemples. Vous êtes-vous donc persuadé qu'avec un esprit très ardent et un caractère élevé, vous puissiez vivre honteusement dans la mollesse comme un homme fou et frivole ? Et qui vous assure que vous ne serez pas même méprisé dans cette carrière, étant né pour une autre ? Vous vous inquiétez trop des injustices que l'on peut vous faire, et de ce qu'on pense de vous. Qui aurait cultivé la vertu, qui aurait tenté ou sa réputation, ou sa fortune par des voies hardies, s’il avait attendu que les louages l'y encourageassent ? Les hommes ne se rendent d'ordinaire sur le mérite d'autrui qu'à la dernière extrémité. Ceux que nous croyons nos amis sont assez souvent les derniers à nous accorder leur aveu. On a toujours dit que personne n'a créance parmi les siens ; pourquoi ? parce que les plus grands hommes ont eu leur progrès comme nous. Ceux qui les ont connus dans les imperfections de leurs commencements, se les représentent toujours dans cette première faiblesse, et ne peuvent souffrir qu'ils sortent de l'égalité imaginaire où ils se croyaient avec eux ; mais les étrangers sont plus justes, et enfin le mérite et le courage triomphent de tout.

 

§II. Etes-vous bien aise de savoir, mon cher ami, ce que bien des femmes appellent quelquefois un homme aimable ? C'est un homme que personne n’aime, qui lui-même n'aime que soi et son plaisir, et en fait profession avec impudence ; un homme par conséquent inutile aux autres hommes, qui pèse à la petite société qu'il tyrannise ; qui est vain, avantageux, méchant même par principes ; un esprit léger et frivole, qui n'a point de goût décidé ; qui n'estime les choses et ne les recherche jamais pour elles-mêmes, mais uniquement selon la considération qu'il y croit attachée, et fait tout par ostentation ; un homme souverainement confiant et dédaigneux, qui méprise les affaires et ceux qui les traitent, le gouvernement et les ministres, les ouvrages et les auteurs ; qui se persuade que toutes ces choses ne méritent pas qu'il s'y applique, et n'estime rien de solide que d'avoir des bonnes fortunes, ou le don de dire des riens ; qui prétend néanmoins à tout, et parle de tout sans pudeur ; en un mot un fat sans vertus, sans talents, sans goût de la gloire, qui ne prend jamais dans les choses que ce qu'elles ont de plaisant, et met son principal mérite à tourner continuellement en ridicule tout ce qu'il connaît sur la terre de sérieux et de respectable.

Gardez-vous donc bien de prendre pour le monde ce petit cercle de gens insolents, qui ne comptent eux-mêmes pour rien le reste des hommes, et n'en sont pas moins méprisés. Des hommes si présomptueux passeront aussi vite que leurs modes, et n'ont pas plus de part au gouvernement du monde que les comédiens et les danseurs de corde : si le hasard leur donne sur quelque théâtre du crédit, c'est la honte de cette nation et la marque de la décadence des esprits. Il faut renoncer à la faveur lorsqu'elle sera leur partage ; vous y perdrez moins qu'on ne pense ; ils auront les emplois, vous aurez les talents ; ils auront les honneurs, vous, la vertu. Voudriez-vous obtenir leurs places au prix de leurs dérèglements, et par leurs frivoles intrigues ? Vous le tenteriez en vain : il est aussi difficile de contrefaire la fatuité que la véritable vertu.

 

§ III. Que le sentiment de vos faiblesses, mon aimable ami, ne vous tienne pas abattu. Lisez ce qui nous reste des plus grands hommes ; les erreurs de leur premier âge n'ont pas toujours été jusqu'à leurs historiens ; mais eux-mêmes les ont avouées en quelque sorte. Ce sont eux qui nous ont appris que tout est vanité sous le soleil ; ils avaient donc éprouvé, comme tous les autres, de s'enorgueillir, de s'abattre, de se préoccuper de petites choses. Ils s'étaient trompés mille fois dans leurs raisonnements et leurs conjectures ; ils avaient eu la profonde humiliation d'avoir tort avec leurs inférieurs. Les défauts qu'ils cachaient avec le plus de soin, leur étaient souvent échappés ; ainsi ils avaient été accablés en même temps par leur conscience, et par la conviction publique ; en un mot, c'étaient de grands hommes, mais c'étaient des hommes, et ils supportaient leurs défauts. On peut se consoler d'éprouver leurs faiblesses, lorsqu'on se sent le courage de cultiver leurs vertus.

 

§ IV. Aimez la familiarité, mon cher ami ; elle rend l'esprit souple, délié, modeste, maniable, déconcerte la vanité, et donne, sous un air de liberté et de franchise, une prudence qui n'est pas fondée sur les illusions de l'esprit, mais sur les principes indubitables de l'expérience. Ceux qui ne sortent pas d'eux-mêmes sont tout d'une pièce ; ils craignent les hommes qu'ils ne connaissent pas, ils les évitent, ils se cachent au monde et à eux-mêmes, et leur cœur est toujours serré. Donnez plus d'essor à votre âme, et n'appréhendez rien des suites ; les hommes sont faits de manière qu'ils n'aperçoivent pas une partie des choses qu'on leur découvre, et qu'ils oublient aisément l'autre. Vous verrez d'ailleurs que le cercle où l'on a passé sa jeunesse se dissipe insensiblement : ceux qui le composaient s'éloignent, et la société se renouvelle. Ainsi l'on entre dans un autre cercle tout instruit : alors, si la fortune vous met dans des places où il soit dangereux de vous communiquer, vous aurez assez d'expérience pour agir par vous-même et vous passer d'appui. Vous saurez vous servir dès hommes et vous en défendre ; vous les connaîtrez ; enfin, vous aurez la sagesse dont les gens timides ont voulu se revêtir avant le temps, et qui est avortée dans leur sein.

 

§ V. Voulez-vous avoir la paix avec les hommes, ne leur contestez pas les qualités dont ils se piquent ; ce sont celles qu'ils mettent ordinairement au plus haut prix ; c'est un point capital pour eux. Souffrez donc qu'ils se fassent un mérite d'être plus délicats que vous, de se connaître en bonne chère, d'avoir des insomnies, ou des vapeurs : laissez-leur croire aussi qu'ils sont aimables, amusants, plaisants, singuliers ; et s'ils avaient des prétentions plus hautes, passez-leur encore. La plus grande de toutes les imprudences est de se piquer de quelque chose : le malheur de la plupart des hommes ne vient que de là : je veux dire de s'être engagés publiquement à soutenir un certain caractère, ou à faire fortune, ou à paraître riches, ou à faire métier d'esprit. Voyez ceux qui se piquent d'être riches : le dérangement de leurs affaires les fait croire souvent plus pauvres qu'ils ne sont ; et enfin, ils le deviennent effectivement, et passent leur vie dans une tension d'esprit continuelle, qui découvre la médiocrité de leur fortune et l'excès de leur vanité. Cet exemple se peut appliquer à tous ceux qui ont des prétentions. S'ils dérogent, s'ils se démentent, le monde jouit avec ironie de leur chagrin ; et confondus dans les choses auxquelles ils se sont attachés, ils demeurent s'ana ressource, en proie à la raillerie la plus amère. Qu'un autre homme échoue dans les mêmes choses, on peut croire que c'est par paresse, ou pour les avoir négligées. Enfin, on n'a pas son aveu sur le mérité des avantages qui lui manquent ; mais s'il réussit, quels éloges ! Comme 'il n'a pas mis ce succès au prix de celui qui s'en pique, on croit lui accorder moins et l'obliger cependant davantage ; car ne paraissant pas prétendre à la gloire qui vient à lui, on espère qu'il la recevra en pur don et l'autre nous la demandait comme une dette.

 

§ VI. C'est une maxime du cardinal de Retz, qu'il faut tâcher de former ses projets de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage : et cette maxime est très bonne.

Dans les situations désespérées, on peut prendre des partis violents ; mais il faut qu'elles soient désespérées. Les grands hommes s'y abandonnent quelquefois par une secrète confiance des ressources qu'ils ont pour subsister dans les extrémités, ou pour en sortir à leur gloire. Ces exemples sont sans conséquences pour les autres hommes.

C'est une faute commune, lorsqu'on fait un plan, de songer aux choses sans songer à soi. On prévoit les difficultés attachées aux affaires ; celles qui naîtront de notre fonds, rarement.

Si pourtant on est obligé à prendre des résolutions extrêmes, il faut les embrasser avec courage, et sans prendre conseil des gens médiocres ; car ceux-ci ne comprennent pas qu'on puisse assez souffrir dans la médiocrité, qui est leur état naturel, pour vouloir en sortir par de si grands hasards, ni qu'on puisse durer dans ces extrémités qui sont hors de la sphère de leurs sentiments. Cachez-vous des esprits timides. Quand vous leur auriez arraché leur approbation par surprise, ou par la force de vos raisons, rendus à eux-mêmes, le tempérament les ramènerait bientôt à leurs principes, et vous les rendrait plus contraires.

Croyez qu'il y a toujours, dans le. cours de la vie, beaucoup de choses qu'il faut hasarder, et beaucoup d'autres qu'il faut mépriser ; et consultez en cela votre raison et vos forces.

Ne comptez sur aucun ami dans le malheur. Mettez toute votre confiance dans votre courage et dans les ressources de votre esprit. Faites-vous, s'il se peut, une destinée qui ne dépende pas de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs, si vous forcez le monde à vous estimer, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d'amis fidèles, ni de protecteurs, ni d'admirateurs.

Soyez donc d'abord par vous-même, si vous voulez vous acquérir les étrangers. Ce n'est point à une âme courageuse à (attendre son sort de là seule faveur et du seul caprice d'autrui. C'est à son travail à lui faire une destinée digne d'elle.

 

§ VII. Il faut que je vous avertisse d'une chose, mon très cher ami ; les hommes se recherchent quelquefois avec empressement, mais ils se dégoûtent aisément les uns des autres, cependant la paresse les retient longtemps ensemble après que leur goût est usé. Le plaisir, l'amitié, l'estime (liens fragiles) ne les attachent plus ; l'habitude les asservit. Fuyez ces commerces stériles, d'où l'instruction et la confiance sont bannies : le cœur s'y dessèche Et s'y gâte ; l'imagination y périt, etc.

Conservez toujours néanmoins avec tout le monde la douceur de vos sentiments. Faites-vous une étude de la patience, et sachez céder par raison, comme on cède aux enfants qui n'en sont pas capables, et ne peuvent vous offenser. Abandonnez surtout aux hommes vains, cet empire extérieur et ridicule qu'ils affectent : il n'y a de supériorité réelle que celle de la vertu et du génie.

Voyez des mêmes yeux, s'il est possible, l'injustice de vos amis ; soit qu'ils se familiarisent par une longue habitude avec vos avantages, soit que par une secrète jalousie ils cessent des les reconnaître, ils ne peuvent vous les faire perdre. Soyez donc froid là-dessus : un favori admis à la familiarité de son maître, un domestique aiment mieux dans la suite se faire chasser que de vivre dans la modestie de leur condition. C'est ainsi que sont faits les hommes : vos amis croiront s'être acquis par la connaissance de vos défauts une sorte de supériorité sur vous : les hommes se croient supérieurs aux défauts qu'ils peuvent sentir, c'est ce qui fait qu'on juge dans le monde si sévèrement des actions, des discours, et des écrits d'autrui. Mais pardonnez-leur jusqu'à cette connaissance de vos défauts, et les avantages frivoles qu'ils essayeront d'en tirer : ne leur demandiez pas la même perfection qu'ils semblent exiger de vous. Il y a des hommes qui ont de l'esprit et un bon cœur, mais remplis de délicatesse fatigantes ; ils sont pointilleux, difficiles, attentifs, défiants, jaloux ; ils se tâchent de peu de chose, et auraient honte de revenir les premiers : tout ce qu'ils mettent dans la société, ils craignent qu'on ne pense qu'ils le doivent. N'ayez pas la faiblesse de renoncer à leur amitié par vanité ou par impatience, lorsqu'elle peut encore être utile ou agréable ; et quand vous voudrez rompre, faites qu'ils croient eux-mêmes vous avoir quitté.

Au reste, s'ils sont dans le secret de vos affaires ou de vos faiblesses, n'en ayez jamais de regret. Ce que l'on ne confie que par vanité et sans dessein, donne un cruel repentir ; mais, lorsqu'on ne s'est mis entre les mains de son ami que pour s'enhardir dans ses idées, pour les corriger, pour tirer de fond de son cœur la vérité, et pour épuiser par ta confiance les ressources de son esprit, alors on est payé d'avance de tout ce qu'on peut en souffrir.

 

§ VIII. Que je vous estime, mon très cher ami, de mépriser les petites finesses dont on s'aide pour en imposer ! Laissez-les constamment à ceux qui craignent d'être approfondis, qui cherchent à se maintenir par des amitiés ménagées, ou par des froideurs concertées, et attendent toujours qu'on les prévienne. Il est hon de vous faire une nécessité de plaire par un vrai mérite, au hasard même de déplaire à bien des hommes ; ce n'est pas un grand mal de ne pas réussir avec toute sorte de gens, ou de les perdre après les avoir attachés. Il faut supporter, mon ami, que l'on se dégoûte de vous, comme on se dégoûte des autres biens. Les hommes ne sont pas touchés longtemps des mêmes choses ; mais les choses dont ils se lassent n'eu sont pas, de leur aveu, pires. Que cela voua empêche seulement de vous reposer sur vous-même ; on ne peut conserver aucun avantage que par les efforts qui l'acquièrent.

 

§ IX. Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère.

Par une raison fort semblable, lorsque vous aurez attaché à votre service des hommes qui sauront vous plaire, passez-leur beaucoup de défauts. Vous serez peut-être plus mal servi, mais vous serez meilleur maître : il faut laisser aux hommes de basée extraction la crainte de faire vivre d'autres hommes qui ne gagnait pas assez laborieusement leur salaire. Heureux qui leur peut adoucir les peines de leur condition !

En, toute occasion, quand vous vous sentirez porté vers quelque bien, lorsque votre beau naturel vous sollicitera pour les misérables, hâtez-vous de vous satisfaire. Craignez que le temps, le conseil n'emportent ces bons sentiments, et n'exposez pas votre cœur a perdre un si cher avantage. Mon bon ami, il ne tient pas à vous ci devenir riche, d'obtenir des emplois ou des honneurs ; mais rien ne vous peut empêcher d'être bon, généreux et sage. Préférez la vertu à tout : vous n'y aurez jamais de regrets. Il peut arriver que les hommes qui sont envieux et légers vous fassent éprouver un jour leur injustice. Des gens méprisables usurpent la réputation due au mérite, et jouissent insolemment de son partage : c’est un mal ; mais il n'est pas tel que le monde se le figure ; la vertu vaut mieux que la gloire.

 

§ X. Mon très cher ami, sentez-vous votre esprit pressé et à l'étroit dans votre état ? c'est une preuve que vous êtes né pour une meilleure fortune ; il faut donc sortir de vos voies et marcher dans un champ moins limité.

Ne vous amusez pas à vous plaindre, rien n'est moins utile ; mais fixez d'abord vos regards autour de vous : on a quelquefois dans sa main des ressources que l'on ignore. Si vous n'en découvrez aucune, au lieu de vous morfondre tristement dans cette vue, osez prendre un plus grand essor : un tour d'imagination un peu hardi nous ouvre souvent des chemins pleins de lumière. Quiconque connaît la portée de l'esprit humain tente quelquefois des moyens qui paraissent impraticables aux autres hommes. C’est avoir l’esprit bien chimérique que de négliger les facilités ordinaire pour suivre des hasards et des apparences ; mais lorsqu'on sait bien allier les grands et les petits moyens et les employer de concert, je crois qu'on aurait tort de craindre non seulement l'opinion du monde, qui rejette toute sorte de hardiesse dans les malheureux, mais même les contradictions de la fortune.
Laissez croire à ceux qui le veulent croire, que l'on est misérable dans les embarras des grands desseins. C'est dans l'oisiveté et la petitesse que la vertu souffre, lorsqu'une prudence timide l'empêché de prendre l'essor, et la fait ramper dans ses liens : mais le malheur même a ses charmes dans les grandes extrémité ; car cette opposition de la fortune élève un esprit courageux, et lui fait ramasser toutes, ses forces, qu'il n'employait pas.

 

§ XI. Nous jugeons rarement des choses, mon aimable ami, par ce qu'elles sont en elles-mêmes ; nous ne rougissons pas du vice, mais du déshonneur. Tel ne ferait pas scrupule d'être fourbe, qui est honteux de passer pour tel, même injustement.

Nous demeurons flétris et avilis à nos propres yeux, tant que nous croyons l'être à ceux du monde ; nous ne mesurons pas nos fautes par vérité, mais par opinion. Qu’un homme séduise une femme sans l'aimer, et l'abandonne après l'avoir séduite, peut-être qu'il en fera gloire mais si cette femme le trompe lui-même, qu'il n'en soit pas aimé quoique amoureux, et que ce pendant il croie l'être ; s'il découvre la vérité, et que cette femme infidèle se donnait par goût à un autre lorsqu'elle se faisait payera lui de se rigueurs, sa défaite et sa confusion ne se pourront pas exprimer, et on le verra pâlir à table sans causé apparente, dès qu'un mot jeté au hasard lui rapprochera cette idée.

Un autre rougit d'aimer son esclave qui a des vertus, et se donne publiquement pour le possesseur d'une femme sans mérite, que même il n'a pas. Ainsi on affiche des vices effectifs ; et si de certaines faiblesses pardonnables venaient à paraître, on s'en trouverait accablé.

Je ne fais pas ces réflexions pour encourager les gens bas, car ils n'ont que trop d'impudence. Je parle pour ces âmes fières et délicates qui s'exagèrent leurs propres faiblesses, et ne peuvent souffrir la conviction publique de leurs fautes.

Alexandre ne voulait poins après avoir tué Clitus ; sa grande âme était consternée d'un emportement si funeste. Je le loue d'être devenu par là plus tempérant ; mais, s'il eût perdu le courage d'achever ses vastes desseins, et qu'il n'eût pu sortir de cet horrible abattement où d'abord il s'était plongé, le ressentiment de sa faute l'eût poussé trop loin.

Mon ami, n'oubliez jamais que, rien ne non peut garantir de commettre beaucoup de fautes. Sachez que le même génie qui fait la vertu produit quelquefois de grands vices. La valeur et la présomption, la justice et la dureté, la sagesse et la volupté se sont mille fois confondues, succédé ou alliées. Les extrémités se rencontrent et si réunissent en nous. Ne nous laissons donc pas abattre. Consolons-nous de nos défauts, puisqu'ils nous laissent toutes nos vertus ; que le sentiment de nos faiblesses ne nous fasse pas perdre celui de nos forces : il est de l'essence de l'esprit de se tromper ; le cœur a aussi ses erreurs. Avant de rougir d'être faible, montrés cher ami, nous serions moins déraisonnables de rougir d’être hommes.

 

§ XII. Mon cher ami, il faut avoir les talents de son état, ou le quitter. Parce qu'on est né gentilhomme, on fait la guerre, quoiqu'on n'ait ni santé, ni patience, ni activité, ni amour des détails, qualités essentielles et indispensables dans un tel métier; ou, si l'on est né dans la robe, on s'attache au barreau, sans éloquence, sans sagacité, sans goût pour l'étude des lois ; ainsi des autres professions. Si l'on a du mérite d'ailleurs, on s'étonne de ne pas faire son chemin, on se plaint d'une profession ingrate, et l'on se dégoûte. Un homme de votre âge, qui a des passions, qui n'aime pas les détails, s'impatiente dans les emplois subalternes par lesquels il est nécessaire de passer, lorsqu'on n'est pas né sous les enseignes de la faveur ; il se déplaît dans ces occupations frivoles et laborieuses qui sont inséparables des petits services ; il néglige même de s'instruire de ce qu'il peut y avoir de grand dans sa profession, lorsqu'il se voit si éloigné de pouvoir mettre en pratique cette théorie, et il préfère à une étude, qui est un peu sèche, des connaissances plus agréables et plus étendues. Par là il met ceux qui disposent des emplois en droit de négliger son avancement, comme il néglige lui-même son devoir; car il faut se rendre justice : les récompenses militaires ne sont dues qu'à ceux qui ont les vertus militaires ; mais parce qu'on ne fait pas cette réflexion, on trouve les ministres et les généraux injustes, et on les accuse de ses propres fautes. Si votre métier est trop dur, choisissez-en un dont vous soyez à même de remplir tous les devoirs.

 

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Les

CONSEILS À UN JEUNE HOMME,

adressés à Hippolyte de Seytres,

constituent le chapitre 23 des

RÉFLEXIONS SUR DIVERS SUJETS
dans les
MAXIMES ET RÉFLEXIONS
de
Luc de Clapiers, marquis de VAUVENARGUES
(1715-1747)
 
             


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