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Article INOCULATION
de l'Encyclopédie par le Dr Tronchin
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INOCULATION,
s. f. (Chirurgie, Medecine, Morale, Politique.) ce nom synonyme d'insertion,
a prévalu pour désigner l'opération par laquelle
on communique artificiellement la petite vérole, dans la vue
de prévenir le danger & les ravages de cette maladie contractée
naturellement. |
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![]() Lady Worthley Montagu par Charles Jervas en 1716 La même Elle contracta la petite vérole en 1715 |
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La
même année, ladi Vortley Montague, ambassadrice d'Angleterre
à la Porte ottomane, eut le courage de faire inoculer à
Constantinople son fils unique, âgé de six ans, par Maitland
son chirurgien, & depuis sa fille à son retour à Londres
en 1721. Alors le college des Medecins de cette ville demanda que l'expérience
fût faite sur six criminels condamnés à mort. Après
l'heureux succès de cette tentative, & d'une autre sur cinq
enfans de la paroisse de S. James, la princesse de Galles fit inoculer
à Londres, sous la direction du docteur Sloane, ses deux filles,
l'une depuis reine de Dannemarck, & l'autre princesse de Hesse -
Cassel, & quelques années après le feu prince de Galles
à Hanovre. Mais tandis que les docteurs Sloane, Fuller, Broady,
Schadwel, que l'évêque de Salisbury & plusieurs autres
docteurs en Medecine & en Théologie confioient la vie de
leurs enfans à l'inoculation, un medecin obscur & un apoticaire
la décrioient dans leurs écrits, & un théologien
prêchoit que c'étoit une invention du diable qui en avoit
fait le premier essai sur Job. Le docteur Arbuthnot, sous le nom de
Maitland, réfuta le premier par un écrit très -
fort & très mesuré. Le mépris & le silence
répondirent au théologien fanatique. |
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| Au
commencement de l'année suivante 1756, M. Tronchin fut appellé
de Genève par M. le duc d'Orléans, qui se détermina
de son propre mouvement à faire inoculer les princes ses enfans.
L'opération faite le 12 Mars fut très - heureuse. Cet exemple
illustre fut suivi d'un grand nombre d'autres, & sur des sujets de la
premiere distinction, tant enfans qu'adultes. Trois dames entr'autres qui
avoient un double avantage à recueillir de l'inoculation, furent
les premieres à en profiter; elles firent un grand nombre de prosélytes
dans leur sexe. Ce fut alors que les anti - inoculistes redoublerent leurs
clameurs; l'un dans une thèse remplie de personnalités indécentes;
l'autre dans un ouvrage par lequel il déféroit sérieusement
l'inoculation aux évêques, curés & magistrats du
royaume. La thèse fut desavouée par le censeur de la faculté;
la dénonciation ne parut que ridicule. La nouvelle méthode a percé dans quelques provinces de France, sur - tout à Nîmes & à Lyon. Il y a eu plus de cent personnes inoculées dans cette derniere ville, dont aucune n'est morte. Mais les progrès de l'inoculation en France ne sont rien en comparaison de ceux qu'elle a faits dans le Nord, depuis que le mémoire de M. de la Condamine, traduit dans la plûpart des langues de l'Europe, a porté la conviction dans les esprits. On inocule à Copenhague, on établit des hôpitaux d'inoculation en Suede, & cette pratique n'y a pas plus de contradicteurs qu'en Angleterre; elle est aujourd'hui fort répandue en Westphalie & dans tout l'électorat de Hannovre. Elle commence à gagner à Berlin depuis qu'on a reconnu par expérience que la petite vérole naturelle n'y est pas toujours aussi bénigne qu'on le supposoit. Dès 1753 la même méthode avoit passé de Genève en Suisse, où M. de Haller & MM. Bernoulli l'ont accréditée par les exemples qu'ils en ont donnés sur leurs familles, & M. Tissot par ses écrits. M. de la Condamine dans son voyage d'Italie en 1755, fit de nouveaux prosélytes à l'inoculation. C'est à sa persuasion que M. le comte de Richecour, président du conseil de Toscane, l'établit la même année dans l'hôpital de Sienne, & qu'on en fit à Florence des expériences que le D. Targioni a rendu publiques; elle a depuis été pratiquée avec succès à Lucques. Les négocians anglois l'avoient portée depuis long - tems à Livourne, mais la pratique en étoit demeurée renfermée dans le sein de leurs familles. Jusqu'en 1757 aucun auteur italien n'avoit écrit contre la petite vérole artificielle. Cette année elle fut attaquée à Rome par deux dissertations italiennes, morales & théologiques, d'un auteur anonyme, & à Vienne en Autriche par quatre questions latines de M. de Haen, medecin hollandois, docteur en l'univerfité de Vienne. Elles ont été réimprimées & traduites en françois à Paris en 1758, à la suite du tableau de la petite vérole, nouvelle édition d'une dissertation publiée dès 1755 par un medecin de la faculté de Paris, qui prétend avoir pratiqué l'inoculation très - heureusement, & qui l'a depuis abandonnée sur des oüis - dire, la plûpart convaincus de fausseté. Au mois de Novembre 1758, M. de la Condamine lut à l'assemblée publique de l'académie des Sciences un second mémoire, depuis imprimé à Genève, comprenant la suite de l'histoire & du progrès de l'inoculation depuis 1754. Il y répond sommairement aux critiques précédentes, & particulierement aux questions du docteur de Vienne, à qui M. Tissot a répondu depuis plus au long & très - solidement en 1759. Plusieurs écrits polémiques pour & contre ont paru, & paroissent journellement sur cette matiere, depuis quatre ans dans le mercure de France & dans diverses journaux Dans l'histoire précédente de l'inoculation, nous nous sommes renfermés dans les faits de notoriété publique, dont aucun ne peut être contesté, & nous ne nous sommes permis aucune réflexion. Pratique de l'inoculation. L'insertion de la petite vérole se fait de différentes manieres en différens pays. La Motraye qui vit faire cette opération en Circassie l'année 1712 sur une jeune fille de quatre à cinq ans, rapporte que l'opératrice qui étoit une femme âgée, se servit de trois aiguilles liées ensemble, avec lesquelles elle piqua l'enfant au creux de l'estomac, à la mamelle gauche, au nombril, au poignet droit, & à la cheville gauche. Les femmes grecques, dont l'une pratiquoit l'inoculation à Constantinople depuis 30 ans, & qui avoient inoculé plusieurs milliers de sujets, se servoient d'une aiguille triangulaire, tranchante, avec laquelle elles faisoient au patient de petites blessures à différentes parties du corps, en y joignant certaines superstitions. Le point capital de leur opération consistoit à mêler avec le sang des piquûres, de la matiere liquide récemment recueillie des boutons d'une petite vérole naturelle & bénigne. A Bengale on perce la peau entre le pouce & l'index, avec une aiguille & un fil imbu de pus varioleux. A Tripoli de Barbarie le chirurgien fait une incision sur le dos de la main entre le pouce & l'index, & y introduit un peu de matiere exprimée des boutons les plus gros & les plus pleins d'une autre petite vérole. Au pays de Galles les enfans se gratent le dessus de la main jusqu'au sang, la frotent contre celle d'un malade actuel de la petite vérole, & prennent la maladie. M. Tronchin se contente d'entamer la peau avec une emplâtre vésicatoire, & de placer sur la plaie un fil qui a traversé un bouton mûr de petite vérole. Tous ces moyens paroissent également propres à introduire le virus dans le sang, ce qui est le but de l'opération; mais le contact seul suffit: la maladie communique en tenant seulement dans la main pendant quelque tems, de la matiere des pustules prise dans le tems de la suppuration. Un chirurgien de Padoue nommé Bertri, a inoculé sa fille en lui appliquant un parchemin enduit de cette matiere sous les aisselles, sous les jarrets & sur les poignets. A la Chine on introduit dans le nez du coton parfumé, saupoudré de croutes varioleuses desséchées. On a reconnu en Angleterre que cette méthode étoit dangereuse: elle fut essayée en 1721 sur une fille de dix - huit ans du nombre des six criminels choisis pour subir l'épreuve de l'inoculation; elle eut de violens maux de tête, & fut plus malade que tous les autres. L'incision que Timoni avoit déja substituée aux piquûres, a prévalu. L'expérience a fait aussi connoître qu'il importe peu ou point que la matiere soit prise d'une petite vérole bénigne ou maligne, & qu'une seule incision suffit, quoiqu'on en fasse ordinairement deux, soit aux bras ou aux jambes, tant pour avoir une plus grande certitude que l'opération produira son effet, que pour ouvrir un double canal à l'épanchement de la matiere varioleuse, & pour rendre par ce moyen celle qui forme les boutons moins abondante, moins âcre & moins corrosive. On s'est encore assuré par expérience, & les Chinois l'avoient déja reconnu, que la matiere propre à l'inoculation se conserve plusieurs mois, & que prise d'une petite vérole, soit naturelle soit artificielle, elle n'en produit pas moins son effet. Voici la méthode pratiquée par M. Ramby, premier chirurgien du roi d'Angleterre, le plus célebre & le plus heureux des inoculateurs. C'est celle qu'on a suivie le plus communément à Genève. Les enfans ont à peine besoin de préparation: quelques jours de régime & une ou deux purgations suffisent; rarement on emploie la saignée. A l'égard des adultes, comme il s'agit de disposer le corps à une maladie inflammatoire, plus le sujet est sain & vigoureux, plus généralement parlant ses forces ont besoin d'être affoiblies par la saignée, la diete, l'usage des remedes rafraichissans. On y joitit quelques purgatifs & quelquefois les bains. Il est à propos de consulter un medecin sage, qui connoisse le tempérament de celui qu'il dispose à l'inoculation, & qui puisse lui prescrire un régime convenable. Quant à l'opération, on fait aux deux bras dans la partie externe & moyenne, au - dessous de l'insertion du muscle deltoïde, pour ne point gêner la liberté du mouvement, une incision de moins d'un pouce de long, & si peu profonde, qu'elle entame à peine la peau. On insere dans la plaie un fil de la même longueur, imprégné de la matiere d'un bouton mûr & sans rougeur à sa base, pris d'une petite vérole soit naturelle soit artificielle, d'un enfant sain; on couvre le tout d'un plumasseau, d'un emplâtre de diaplame, & d'une compresse qu'on assujettit avec une bande. On leve cet appareil environ quarante heures après, & on pense la plaie une fois tous les vingt - quatre heures. Quoique les premiers jours après l'opération, le sujet soit en état de sortir, on lui fait garder la chambre & continuer le régime. On le met au lit quand les symptomes commencent à paroître; ordinairement c'est le six ou le septieme jour; on lui retranche alors la viande, & on lui prescrit la même diete que dans les maladies aiguës. Tous les symptomes cessent par l'éruption; l'inflammation des plaies diminue, elles donnent plus de matiere. Le nombre des boutons est ordinairement peu considérable, & va rarement à deux ou trois cens sur tout le corps. Ils ne laissent point de cicatrices. Le dixieme jour après l'éruption les plaies commencent à se remplir; le quinzieme à se cicatriser: elles se ferment souvent le vingtieme. Si l'on voit qu'elles continuent à fluer, il ne faut pas se hâter de les fermer. Quelquefois le venin s'échappe presque tout par les plaies; ensorte que le malade n'a qu'une ou deux pustules; quelquefois même pas une seule. On a reconnu qu'il n'en est pas moins à l'abri de contracter la petite vérole naturelle, quand même on l'inoculeroit de nouveau, ce qu'on a plusieurs fois éprouvé. La preuve évidente que c'est le virus varioleux qui sort par les incisions, c'est que cette matiere étant insérée dans un autre corps y produit une petite vérole sous la forme ordinaire. M. Maty a été témoin de cette expérience. On choisit pour inoculer une saison qui ne soit ni trop froide ni trop chaude. Le printems & l'automne y paroissent également propres. On préfere ordinairement le printems, parce que la belle saison favorise la convalescence; mais il y a nombre d'exemples d'inoculations qui ont réussi en toute saison. Les opératrices greques inoculoient en hiver à Constantinople. L'été est, d'un aveu général, la saison la moins convenable, cependant on inocule avec succès à la Jamaïque qui est située dans la Zone torride. M. Tronchin vient d'inoculer à Genève au mois d'Août 1759, une dame de Paris qui vouloit être en état de revenir au mois de Septembre; il est vrai que par des précautions très - recherchées, il a trouvé le moyen d'entretenir le thermometre de Reaumur de quinze à dix - sept degrés dans la chambre de la malade, tandis qu'à l'air extérieur, il montoit à vingt - trois & vingt - quatre degrés. Le succès de cette opération est sur - tout singulier par les circonstances qui l'ont précédée. La personne qui l'a subie étoit d'un tempérament très - délicat, affoibli par dix ans d'infirmités & de remedes; il s'y étoit joint un ulcere aux reins. Il a fallu commencer par la guerir de tous ses maux. On desespéroit encore de sa vie quelques mois après son inoculation. Elle jouit aujourd'hui d'une bonne santé. On n'inocule guere à l'hôpital de Londres les adultes passé trente - cinq ans. En quoi l'on a peut - être plus égard à conserver à la méthode tout son crédit, qu'à l'utilité générale. Avantages de l'inoculation. Danger de la petite vérole naturelle. Certains avantages de l'inoculation se présentent au premier aspect. D'autres ne peuvent être reconnus que par l'examen & la comparaison des faits. On voit d'abord qu'on est le maître de choisir l'âge, le lieu, la saison, le moment, la disposition de corps & d'esprit; le medecin & le chirurgien auxquels on a plus de confiance. On prévient par la préparation les accidens étrangers, l'épidémie, la complication de maux, qui probablement font tout le danger de la petite vérole. La fermentation commence par les parties externes: les plaies artificielles facilitent l'éruption en offrant au virus une issue facile. Quelle comparaison peut - on faire entre une maladie préméditée & celle qui se contracte au hazard; en voyage, à l'armée, dans des circonstances critiques, sur - tout pour les femmes; dans un tems d'épidémie qui multiplie les accidens, qui transporte le siege de l'inflammation dans les parties internes d'un corps déja peut - être épuisé de veilles & de fatigues? Quelle différence entre un mal auquel on s'attend & celui qui surprend, qui consterne, que la seule frayeur peut rendre mortel; ou qui se produisant par des symptomes équivoques, peut induire en erreur le medecin le plus habile, & faire agraver le mal par celui de qui l'on espere le remede? Voilà ce que dictent le bon sens & le raisonnement le plus simple. L'expérience est encore plus décisive: elle prouve que la matiere de l'inoculation, fût - elle prise d'une petite vérole compliquée, confluente, mortelle même, ne laisse pas de communi quer presque toujours une petite vérole simple, discrete, exempte de fievre, de suppuration, toujours plus bénigne que la naturelle, si souvent funeste; une petite vérole enfin qui ne laisse point de cicatrice. Mais pour estimer plus exactement les avantages de l'inoculation, il faut connoître la mesure du danger de la petite vérole ordinaire, & le comparer à celui de la petite vérole inoculée. C'est ce qu'on ne peut faire qu'à l'aide des listes du docteur Jurin, le guide le plus sûr & presque le seul que nous ayons sur cette matiere. La petite vérole exerce fort inégalement ses ravages. En 1684 à Londres, sur mille morts, il n'en mourut que sept de cette maladie, c'est - à - dire 1 sur 149. En 1681 & 1710, la proportion des morts de la petite vérole aux autres morts, étoit de 125 & de 127 par 1000, ou d'un huitieme; mais année commune elle est de 72 par 1000, ou d'un quatorzieme. C'est le résultat des listes mortuaires de Londres de quarante - deux ans, qui comprennent plus de 900000 morts. Ces mêmes listes prolongées pendant vingt - quatre autres années par une société de medecins & de chirurgiens de Roterdam, donnent encore la même proportion. Par d'autres dénombremens de morts & de malades de la petite vérole, non à Londres, mais dans diverses provinces d'Angleterre, où la petite vérole passe pour être plus bénigne que dans la capitale, recueillis par le même M. Jurin, & montant à plus de 14500, il a trouvé que de six malades de la petite vérole, il en mouroit communément un. Par ses premieres énumérations sur 4600 personnes, il avoit d'abord trouvé le rapport des malades aux morts de cette maladie, comme de 5 à 1, & M. Schultz, medecin suédois, qui a écrit depuis deux ans, établit la même proportion. On a estimé à Genève, mais assez vaguement & sans produire de liste, que le danger de la petite vérole n'étoit communément en cette ville que d'1 à 10, par conséquent la moitié moindre qu'en Suede. Cependant Genève a précédé Stokolm de plusieurs années dans l'accueil qu'elle a fait à la petite vérole artificielle. Nous écrivons principalement pour Paris, où la petite vérole passe pour être très - meurtriere. Nous supposerons qu'elle enleve un malade sur sept, ce qui tient à peu - près le milieu entre le résultat de Genève & celui de Suede. On seroit mal fondé à dire que les calculs précédens ne sont bons que pour l'Angleterre Les limites de la plus grande à la moindre mortalité causée par la petite vérole, variant à Londres depuis 7 jusqu'à 127 sur 1000, on voit que cette maladie est quelquefois moins fâcheuse en cette ville que dans les pays où elle passe pour être la plus bénigne, & d'autres fois qu'elle y est aussi redoutable que dans les endroits où elle est réputée la plus dangereuse; par conséquent son degré moyen de mortalité, tiré des listes mortuaires de Londres pendant soixante - six ans, & qui comprennent plus de quinze cens mille morts, ne peut être fort différent dans les autres régions de l'Europe. Nous poserons donc pour principes d'expériences 1°. que la quatorzieme partie du genre humain périt tôt ou tard de la petite vérole; 2°. que de sept malades atraqués nature lement de cette maladie, il en meurt un communément. Voyons maintenant quel risque on court par l'inoculation. Dans les commencemens que cette opération fut connue en Angleterre & dans les colonies angloises, on s'y livra d'abord après les premieres expériences avec une sorte d'enthousiasme fonde sur les succès constans qu'elle avoit eus à Constantinople, où, de l'aveu de trois medecins, Timoni, Pilarini, le Duc, on connoissoit à peine aucun exemple d'accident; mais la maniere de vivre ordinaire des Anglois qui se nourrissent de viandes succulentes, & font beaucoup d'usage du vin & des liqueurs fermentées, exigeoit sans doute plus de préparation que la vie simple & frugale de la plûpart des Grecs modernes; & cependant on avoit pratiqué l'insertion à Londres, & sur - tout en Amérique, avec beaucoup d'imprudence, sur des gens de tout âge & de tout tempérament; sur des enfans au berceau, des femmes grosses, des infirmes, des blancs & des noirs de moeurs très - suspectes, & cela presque sans aucune précaution. M. Jurin par la comparaison des listes qui lui furent envoyées, & qu'il rendit publiques, trouva qu'il étoit mort en Amérique un inoculé sur soixante, & à Londres un sur quatre - vingt - onze, sans distinguer les accidens étrangers d'avec ceux dont on pouvoit soupçonner l'inoculation d'être cause. Les adversaires de la méthode prétendirent qu'il en étoit mort un sur quarante - neuf ou cinquante. Leur exagération, en la prenant pour vraie au pié de la lettre, est la preuve la plus évidente des avantages de l'inoculation; c'est un aveu arraché aux anti inoculistes, que la petite vérole inoculée est encore sept fois moins dangereuse que la naturelle, à laquelle, sur un pareil nombre, sept au moins auroient succombé. Mais depuis que la méthode s'est perfectionnée, & qu'on s'est rendu plus circonspect sur le choix des sujets, au lieu d'en perdre un sur cinquante, il y a tel inoculateur qui n'en a pas perdu un sur mille. M. de la Condamine a donc pû dire avec raison: La nature nous décimoit, l'art nous millésime. Ce succès n'est pas au - dessus de celui qu'on est en droit d'attendre aujourd'hui, puisque dans l'hôpital de l'inoculation de Londres, où les malades, quelque attention qu'on ait pour eux, ne peuvent espérer les mêmes soins qu'un particulier aisé dans sa maison; sur cinq cens quatre - vingt - treize inoculés, la plûpart adultes, il n'en est mort qu'un en quatre ans, expiré le 21 Décembre 1755. C'est ce que nous apprend la liste publiée en 1756 par les administrateurs de cette maison; & c'est en même tems une preuve qu'on fait nu choix de ceux qu'on y reçoit, puisque sur un pareil nombre de gens pris au hazard, plus d'un, sans essuyer d'opération, auroit payé le tribut à la nature dans l'espace d'un mois, que nous prenons pour le terme de la convalescence. Il n'est donc pas prouvé qu'on puisse légitimement attribuer à l'opération biend rigée, la mort d'un inoculé sur six cens. Cependant pour éviter toute contestation, nous admettrons la possibilité d'un accident, non - seulement sur six ce ns opérations, mais d'un sur deux cens; & c'est en partant de cette supposition réellement fausse, c'est en accordant aux adversaires de la méthode trois fois plus qu'ils ne peuvent exiger, que nous ferons la comparaison du risque de la petite vérole naturelle & de l'artificielle. La premiere, de sept malades en emporte au moins un. La seconde, de 200 en sauve au moins 199; & sur ce nombre la petite vérole ordinaire, en prélevant la septieme partie, auroit choisi plus de vingt - huit victimes. Nous supposons que l'inoculation s'en réserve une, le malade de la petite vérole naturelle court donc au moins vingt - huit fois plus de risque de la vie que l'inoculé, sans parler des autres avantages que nous avons précédamment exposés, dont un seul, celui de préserver de la laideur, est pour une moitié du genre humain d'un aussi grand prix que la conservation de la vie. Telle est la conséquence directe des deux principes d'expérience que nous avons posés; mais ce n'est pas la seule; il en est d'autres que nous allons développer, qui ne s'apperçoivent pas au premier coup d'oeil; elles porteront un grand jour sur une question jusqu'à présent abandonnée aux conjectures, & sur laquelle les Medecins même sont partatagés; savoir si la pétite vérole est universelle, du moins presque universelle, ou si une grande partie du genre humain se dérobe à ce tribut. Qu'il y ait des gens, des medecins même qui se persuadent que la petite vérole n'est pas aussi fréquente qu'on le croit communément, & qu'un très grand nombre d'hommes parviennent à la vieillesse sans avoir éprouvé cette maladie, c'est une erreur que nous allons détruire, mais sur laquelle on a pû se faire illusion. Qu'il y en ait d'autres qui croient que la petite vérole n'est pas fort dangereuse, parce qu'on voit certaines épidémies bénignes desquelles presque personne ne meurt; c'est une autre erreur pardonnable à tout autre qu'à un medecin; mais qu'on soutienne tout à la fois qu'il s'en faut beaucoup que la petite vérole soit générale, & d'un autre côté qu'elle n'est pas fort dangereuse, c'est une contradiction réservée à ceux que le préjugé ou la passion aveuglent sur le compte de l'inoculation; & le titre de docteur en Medecine ne rend cette contradiction que plus humiliante. Puisque la petite vérole enleve une quatorzieme partie du genre humain, il est clair que plus on supposera de gens exempts de ce fatal tribut, plus il sera funeste au petit nombre de ceux qui resteront pour l'acquitter. Réciproquement moins on suppo<cb-> sera la petite vérole dangereuse, plus de gens en seront attaqués sans en mourir, & plus elle sera générale. On ne peut donc soutenir à la fois que la petite vérole n'est pas fort meurtriere, & qu'elle n'est pas très - commune, puisque de quatorze hommes qui naissent il en doit mourir un de la petite vérole, si treize en étoient exempts, le seul des quatorze qui auroit cette maladie en mourroit infailliblement: elle seroit donc toujours mortelle; ce qui est visiblement faux. Au contraire, si de quatorze petites véroles une seule étoit funeste, aucun n'en mourroit, à moins que treize autres n'en fussent malades: or une quatorzieme partie des hommes en meurt; donc les treize autres auroient la maladie; tous les hommes, sans nulle exception, en seroient donc attaqués; ce qui n'est pas moins faux, puisqu'on en voit mourir beaucoup avant que de l'avoir eue. Accordez - vous donc avec vous - même, dit à cette occasion M. de la Condamine aux anti - inoculistes. Concevez que si la petite vérole est moins commune que je l'ai supposé, elle est d'autant plus meurtriere pour le petit nombre de ceux qui l'ont; si elle est rarement mortelle, convenez que presque personne n'en est exempt. Choisissez du moins entre deux suppositions incompatibles: dites - nous, si vous voulez, des injures, mais ne dites pas des absurdités. Il est donc démontré que la rareté & la bénignité de la petite vérole ne peuvent subsister ensemble: mais laquelle des deux opinions est la véritable? Si la question n'est pas encore éclaircie, c'est qu'on n'a pas assez médité sur deux principes d'expérience qui en contiennent la solution. Notre but est de nous rendre utiles; tâchons de mettre à portée de tout lecteur attentif une vérité importante pour l'humanité. La petite vérole tue la quatorzieme partie des hommes, & la septieme partie de ceux qu'elle attaque, donc la quatorzieme partie du total des hommes, & la septieme partie des malades de la petite vérole, sont précisément la même chose: or la quatorzieme partie d'un nombre ne peut être la septieme d'un autre, à moins que le premier nombre ne soit double du second; donc la somme totale des hommes est double de la somme des malades de la petite vérole; donc la moitié du genre humain a cette maladie; donc l'autre moitié meurt sans l'avoir eûe. Toutes ces conséquences sont évidentes, & elles sont confirmées par d'autres expériences & dénombremens tout différens des précédens. En effet, M. Jurin nous apprend que selon les perquisitions soigneuses qu'il a faites, les avortemens, les vers, le rachitis, différentes especes de toux, les convulsions enlevent les deux cinquiemes des enfans dans les deux premieres années de leur vie; si l'on y joint ceux qui meurent dans un âge plus avancé sans avoir eu la petite vérole, on verra que la moitié des hommes au moins meurt avant que d'en être attaquée. C'est donc sur la moitié survivante que se doit lever le tribut fatal de la quatorzieme partie du tout; ainsi de cent enfans qui naissent, environ quarante périssent, soit par les avortemens, soit par les maladies de l'enfance dans les deux premieres années de leur vie, & la plûpart avant que d'avoir eu la petite vérole. Supposons que dix autres meurent dans un âge plus avancé sans avoir payé ce tribut, il en restera cinquante qui tous y seront sujets, & sur lesquels il faut prendre les sept, qui font la quatorzieme partie du nombre total de cent: voilà donc sept morts sur cinquante malades, conformément à notre évaluation. Si vous augmentez le nombre des exemts, & que vous le portiez seulement à soixante, il n'en restera que quarante des cent pour acquitter le tribut des sept morts; ce qui feroit plus d'un mort sur six malades. Donc si plus de la moitié des hommes meurt sans avoir eu la petite vérole, elle est mortelle à plus d'un malade sur sept; & si elle épargne un plus grand nombre de malades, il faut que plus de la moitié des hommes tôt ou tard ait cette maladie. Lorsqu'un grand nombre d'auteurs, parmi lesquels on compte la plûpart des medecins arabes, ont écrit, les uns, que la petite vérole étoit une maladie universelle, les autres, que presque personne n'en étoit exempt; lorsque des medecins célebres plus modernes, entr'autres Riviere & Méad, celui - ci, après cinquante ans de pratique, ont prétendu qu'à peine un seul sur mille l'évitoit, ils n'ignoroient pas que beaucoup d'enfans & de jeunes gens meurent avant que de l'avoir eue: donc en soutenant qu'elle étoit presque universelle, ils n'ont pû entendre autre chose sinon qu'elle étoit presque inévitable pour ceux qui ne sont pas enlevés par une mort prématurée; & c'est ce que les calculs précédens mettent en évidence. Si l'on objecte que quelques hommes parviennent a la vieillesse sans avoir eû la petite vérole, on doit se rappeller qu'on a vû plus d'une fois des gens la contracter à l'âge de 80 ans, que par conséquent il ne faut pas se presser de conclure qu'on est à l'abri de ce fléau; il y a beaucoup d'apparence que tous les hommes y sont sujets, comme tous les chevaux à la gourme, qu'on n'échappe à la petite vérole que faute d'avoir assez vécu. Il est vrai qu'il résulte des observations de M. Jurin, qu'il y a quatre personnes par cent sur lesquelles l'inoculation paroît n'avoir pas de prise; mais sur ce nombre on en a reconnu plusieurs qui portoient des marques de la maladie dont ils se croyoient exempts; d'autres étoient soupçonnés de lui avoir payé le tribut; ajoutons que d'autres pouvoient l'avoir eue sans éruption apparente, & de l'espece de celles qui, après les premiers symptomes, prennent leur cours par les évacuations, & que Boerhaave appelle morbus variolosus sine variolis; procéde de la nature dont on connoît quelques exemples, peut - être plus sréquens que l'on ne croit, & que l'art n'a pû encore imiter avec sûreté. Tout medecin qui n'aura pas vû un de ces exemples, peut dans des cas semblables se méprendre à la nature de la maladie, & le malade à plus forte raison ignorer qu'il a eu la petite vérole. Enfin, l'insertion peut ne pas produire toujours son effet, tantôt par la faute de l'inoculateur, tantôt par des raisons qui nous sont inconnues; accident qui seroit commun à l'inoculation & à tous les autres remedes les plus éprouvés. On voit donc qu'il est très - possible, & même très - vraissemblable que, conformément à la doctrine de plusieurs grands medecins, tous les hommes, presque sans exception, sont sujets à la petite vérole s'ils ne meurent pas prématurément, & que parmi les gens d'un certain âge qui passent pour n'avoir pas encore payé ce tribut, il y a des déductions à faire qui tendent à en diminuer beaucoup le nombre. Dans tous les calculs précédens nous avons toujours supposé que l'inoculation n'étoit pas exempte de péril, pour éviter de longues discussions, & il suffisoit en effet de prouver que le risque, s'il y en a, n'est pas si grand que ceux auxquels on s'expose tous les jours volontairement & sans nécessité, souvent par pure curiosité, par passe - tems, par fantaisie, dans les exercices violens, tels que la chasse, la paulme, le mail, la poste à cheval dans les voyages de longs cours, &c. Mais si nous n'avons pas écarté l'idée de tout danger dans l'inoculation bien administrée, conformément à ce que pensent d'habiles praticiens, rappellons du moins à nos lecteurs qu'il est juste de retrancher du nombre des prétendues victimes de cette opération, tous ceux qui sont évidemment morts d'accidens étrangers, les enfans à la mamelle emportés en peu de momens dans le cours d'une petite vérole inoculée très - bénigne, pa une convulsion ou par une colique, comme il airive à d'autres de cet âge qui paroissoient jouir d'une santé parfaite; ceux qui dans les tems d'épidémie avoient déja reçu le mal par la contagion naturelle; ceux dont l'intempérance ou d'autres exces, avant que d'être inoculés, ont visiblement causé la mort; joignez à toutes ces causes étrangeres l'imprudence de quelques inoculateurs dans les premiers tems où la méthode s'est introduite, il ne restera peut - être pas une seule mort qu'on puisse imputer légitimement à l'inoculation. Ce seroit ici le lieu d'examiner quel âge est le plus convenable pour cette opération. Les enfans étant exposés à la petite vérole dès le moment de leur naissance, quelquefois même avant que de voir le jour, il paroît qu'on ne peut trop se hâter de les soustraire à ce danger. Mais de cinq enfans, suivant les observations deja citées de M. Jurin, il en meurt deux dans les deux premieres années des maladies communes à cet âge, & sur lesquelles tout l'art des Medecins échoue le plus souvent. Les accès de convulsion, les coliques, les douleurs de dents, &c. pourroient survenir dans le cours de la petite vérole artificielle, la rendre dangereuse & peut être fatale; souvent même ces morts, causées par des accidens, seroient injustement imputées à l'inoculation. C'est vraissemblablement pour cette seule raison qu'on a cessé d'inoculer en Angleterre les enfans en nourrice, & qu'on attend ordinairement l'âge de quatre ans, mais on ne peut accuser pour cela les inoculateurs d'avoir eu moins à coeur le bien public que leur honneur ou leur propre intérêt, puisque le discrédit de l'inoculation tourneroit au préjudice de l'humanité. Quelques - uns ont pensé que le tems le plus propre à l'insertion étoit l'âge de trois semaines ou d'un mois, tems où les enfans échappés aux accidens ordinaires des premiers jours apres leur naissance, ne sont pas encore sujets au plus grand nombre de ceux qui menacent leur vie quelques mois après. Il resteroit à savoir jusqu'à quel âge il y a de l'avantage à se faire inoculer. D'un côté la probabilité d'échapper au tribut de la petite vérole, croît avec les années; de l'autre, le danger d'en mourir, si l'on en est attaqué, croît pareillement, & peut - être dans un plus grand rapport. Nous manquons d'expériences pour assigner exactement le terme où l'inoculation cesseroit d'être avantageuse. Il est ordinaire qu'il se présente à l'hôpital de Londres des gens de 35 ans pour se faire inoculer. Il y a beaucoup d'apparence qu'on le peut avec sûreté beaucoup plus tard: on a des exemples de gens de 70 ans à qui cette épreuve a réussi. Ce succès est moins extraordinaire que leur résolution, puisqu'on en a vû de plus âgés se bien tirer de la petite vérole naturelle, toujours beaucoup plus dangereuse que l'inoculée. Le détail où nous sommes entrés sur la mesure de la fréquence & du danger de la petite vérole naturelle, & sur les avantages de l'inoculation, prépare la réponse aux objections que l'on a faites contre cette pratique. Nous ne nous attacherons qu'à celles qui présentent quelque difficulté réelle, & nous passerons légerement sur celles que les antiinoculistes ont eux mêmes abandonnées. Objections. Objections physiques. Premiere objection. La maladie que l'on communique par l'inoculation est - elle une vraie petite vérole? Cette objection est detruite par une autre, à laquelle nous répondrons en son lieu. Nous observerons seulement ici qu'il est singulier que Wagstaffe, qui le premier a révoqué en doute que la maladie communiquée par l'insertion fût une petite vérole, est aussi le premier qui ait dit que cette opération porteroit la contagion & la mort par - tout où elle seroit pratiquée. Il reconnoissoit que la maladie inoculée peut communiquer une petite vérole ordinaire, & vouloit paroitre douter que ce fût une vraie petite vérole dans le sujet inoculé. Cette objection est aujourd'hui abandonnée. Seconde objection. La petite vérole inoculée est - elle moins dangereuse que la petite vérole naturelle? On ne peut plus faire sérieusement cette objection; elle est pleinement réfutée par l'histoire des faits & par la comparaison faite dans l'article précédent du danger de la petite vérole naturelle au danger de l'inoculation. On a prouvé que la petite vérole emportoit communément un malade sur sept, & qu'on ne pouvoit, sans tomber en contradiction, la supposer, généralement parlant, moins dangereuse. On a prouvé par les listes publiques de l'hôpital de l'inoculation à Londres, qu'il n'est mort qu'un inoculé sur 593, tandis que dans le même hôpital il mouroit deux malades sur neuf, ou plus d'un sur cinq de la petite vérole naturelle. Quand on supposeroit, contre la vérité des faits, que celle - ci n'est mortelle qu'à un malade sur dix, & que l'artificielle est malheureuse pour un sur cent, la petite vérole naturelle seroit encore dix fois plus dangereuse que l'inoculée. Troisieme objection. On peut avoir plusieurs fois la petite vérole. L'inoculation ne peut donc empêcher le retour de cette maladie. Donc l'inoculation est en pure perte. Cet argument, renouvellé dans ces derniers tems, est celui qui fait communément le plus d'impression. Il contient une question de droit & une de fait. Voyons ce que les Inoculistes répondent. 1°. Il n'est pas prouvé, & beaucoup de medecins nient encore qu'on puisse avoir la petite vérole plus d'une fois. 2°. Quand on pourroit l'avoir deux fois naturellement, il ne s'ensuivroit pas qu'on pût la reprendre après l'inoculation; & l'expérience prouve le contraire. 3°. Quand il y auroit eu quelque exemple, ce qu'on nie, d'un inoculé attaqué d'une seconde petite vérole, il ne s'ensuivroit pas que l'inoculation fût inutile. La discussion approfondie de ces trois points fourniroit la matiere d'autant de dissertations. Nous tâcherons de l'abréger. 1°. Il y a douze cens ans que la petite vérole est connue en Europe, & il y a douze cens ans qu'on dispute si on peut l'avoir deux fois: si ce n'est pas une preuve que le fait est faux, c'en est une au moins qu'il n'est pas évidemment prouvé. En effet, la plûpart des medecins Arabes, & un très - grand nombre parmi les modernes, nient qu'on puisse avoir deux fois la petite vérole. M. Tissot, dans sa réponse à M. de Haen, en fait une longue liste qu'il seroit aisé d'accroître. Parmi les prétendus exemples qu'on allegue d'une seconde petite vérole, on n'en cite point où un medecin, non suspect de prévention, ait traité deux fois le même malade, & certifié comme témoin oculaire la réalité de deux vraies petites véroles dans le même sujet; circonstance faute de laquelle le témoignage perd beaucoup de son poids. D'un autre côté l'illustre docteur Mead, qui a tant écrit sur cette maladie, assure positivement, après cinquante ans de pratique, qu'on ne peut reprendre cette maladie. Le grand Boerhaave assure la même chose. Paris est encore rempli de témoins vivans, qui ont entendu dire à Mrs Chirac & Molin, deux de nos plus grands praticiens, morts dans un âge très - avancé, qu'ils n'avoient jamais vû le cas arriver. S'il est vrai, comme quelques - uns le prétendent, que M. Molin, dans les derniers tems de sa vie, ait vû un exemple de récidive, c'en sera un sur plus de quarante mille petites véroles qui doivent avoir passé sous les yeux de ces quatre célebres docteurs pendant le cours d'une longue vie, dans de grandes villes telles que Londres, Paris, Amsterdam. Il meurt tous les ans plus de vingt mille personnes à Paris, dont la quatorzieme partie 1428 meurt de la petite vérole. Chaque mort de cette maladie exige sept malades, puisque nous ne la supposons mortelle qu'à un sur sept; donc 7 fois 1428 personnes, c'est - à - dire dix mille ont la petite vérole à Paris année commune. Si de ces dix mille une seule étoit attaquée d'une seconde petite vérole bien constatée, on auroit tous les ans à Paris une nouvelle preuve évidente de ce fait; & pour peu que quelqu'un de connu, pour être maltraité de la petite vérole, vint à l'avoir une seconde fois, la chose ne seroit plus problématique; un pareil cas de notoriété publique n'est pas encore arrivé, puisqu'on dispute encore. Il n'est donc pas évidemment prouvé qu'on ait plus d'une fois en sa vie une vraie petite vérole. Un grand nombre d'exemples prouvent au contraire que l'inoculation même n'a pû renouveller cette maladie dans ceux qui l'avoient eûe une premiere fois sans équivoque. Richard Evans, l'un des six criminels inoculés à Londres en 1721, & le seul d'entr'eux qui avoit eu la petite vérole, fut aussi le seul sur qui l'insertion ne produisit aucun effet. Beaucoup d'autres expériences ont prouvé la même chose: la plus célebre est celle du docteur Maty, que nous avons rapportée dans l'histoire de l'inoculation. Paris a été témoin d'un pareil exemple dans mademoiselle d'Etancheau en 1757. Tous les journaux en ont parlé. Si le virus varioleux introduit dans les plaies & porté par la circulation dans toutes les veines, ne peut renouveller la petite vérole dans un corps déja purgé de ce venin, à plus forte raison n'y pourra - t - elle être produite par la voie ordinaire du contact & de la respiration. 2°. Quand il seroit vrai qu'une petite vérole naturelle ne purge pas entierement un corps du levain varioleux, & qu'il en reste encore assez pour produire une nouvelle fermentation, il ne s'en suivroit pas que le ferment de la petite vérole mis en action par un virus de même nature, introduit directement dans le sang par plusieurs incisions, ne pût se développer si complettement qu'il ne restât plus de matiere pour un second développement. La petite vérole artificielle pourroit épuiser le levain que la petite vérole naturelle n'épuiseroit pas, & alors il n'y auroit rien à conclure d'une seconde petite vérole ordinaire contre l'efficacité de l'inoculation pour préserver de la récidive; mais laissant à l'écart les raisonnemens de pure théorie, tenons - nous - en à l'expérience. On a mis des inoculés à toutes sortes d'épreuves pour leur faire reprendre la petite vérole, sans avoir pû jamais y réussir. On a fait habiter & coucher des enfans inoculés avec d'autres attaqués de la petite vérole, sans qu'aucun l'ait reprise une seconde fois. On a répété l'inoculation à plusieurs reprises sur divers sujets; les plaies se sont guéries comme de légeres coupures sous le fil imbu du virus. C'est ce qui arriva au fils du lord Hardewick, grand chancelier d'Angleterre, qui se fit inoculer de nouveau, parce qu'il n'avoit pas eu d'éruption la premiere fois, les plaies ayant seulement suppuré. Observons en passant que cette suppuration des plaies est équivalente à une petite vérole ordinaire, comme plusieurs expériences l'ont prouvé, & de plus que la matiere qui coule des incisions, lors même qu'il n'y a point d'éruption, peut être employée avec succès pour l'insertion, comme M. Maty l'a remarqué. Le docteur Kirkpatrick rapporte qu'une jeune personne de 12 ans inoculée & bien rétablie, se fit secrettement une nouvelle incision, qu'elle y mit à trois reprises en trois jours différens de la matiere varioleuse, & que les nouvelles plaies se sécherent sans suppuration. Un officier âgé de 28 ans, inoculé tout récemment (1759.) à Gotha, par M. Soultzer, premier medecin du duc régnant, avec la matiere de la petite vérole artificielle d'un jeune prince, l'un des fils du duc, a voulu l'être une seconde fois avec la matiere d'une petite vérole naturelle. Les nouvelles plaies, ajoute la lettre de M. Soultzer à M. de la Condamine, se sont guéries sous le fil. Il y a d'autres exemples semblables & sans nombre, qui prouvent que l'inoculation met à l'abri d'une seconde petite vérole, & aucun des prétendus exemples contraires n'a pu soutenir la vérification. Dans les tems des premieres expériences à Londres, le docteur Jurin invita publiquement pendant plusieurs années, tous ceux qui auroient avis de quelque rechute après l'inoculation, à les lui communiquer. Aucun ne put être constaté: tous les faits allégués furent niés ou convaincus de faux par le desaveu des parties intéressées. Le docteur Kirkpatrick rapporte dans son ouvrage la lettre du nommé Jones chirurgien, dont on avoit dit que le fils étoit dans ce cas. Le docteur Nettleton démentit publiquement un pareil fait avancé d'un de ses inoculés. De pareilles calomnies ont été depuis renouvellées en Hollande au sujet des inoculés de M. Tronchin, & de M. Schwenke, & les échos les ont répétées depuis à Paris. On alléguoit, on circonstancioit des récidives; on faisoit courir le bruit que M. Schwenke avoit inoculé la même personne jusqu'à sept fois: on publioit que ses inoculés étoient à l'article de la mort; on citoit des témoins oculaires, qui depuis ont nié hautement les faits. Bibliotheque angloise Septembre & Octobre 1756. Quant aux prétendues rechutes après l'inoculation, ce qui peut servir de fondement à ces bruits, c'est que parmi diverses éruptions cutanées, tout - à - fait différentes de la petite vérole, & dont celle - ci ne garantit point, il y en a qui s'annoncent par des symptomes qui leur sont communs avec la petite vérole ordinaire; mais la différence essentielle & caracteristique de cette espece d'éruption est que les pustules en sont claires, transparentes, & remplies de sérosité; qu'elles disparoissent, s'affaissent, & se sechent le troisieme jour & sans suppuration. Cette maladie est connue & caracterisée il y a plus d'un siecle en Italie, en France, en Allemagne, & en Angleterre. Elle a été décrite & distinguée de la vraie petite vérole avant qu'on sût dans notre Europe ce que c'étoit qu'inoculer. On lui donnoit différens noms, tels que ceux de vérolette, petite vérole lymphatique, séreuse, crystalline, volante, fausse petite vérole. Les Allemands l'ont nommée shefh - blattern, (pustules de brebis); les Anglois chikenpox, les Italiens ravaglion. Mais tous conviennent qu'elle n'a rien de commun avec la petite vérole dont elle ne préserve pas, & qui ne garantit pas non plus de cette maladie: celle - ci d'ailleurs n'est nullement dangereuse. Elle est épidémique, & plus ordinaire aux enfans qu'aux personnes âgées. La plûpart des gardes - malades, des chirurgiens, & des apoticaires de campagne, la prennent ou feignent de la prendre pour la vraie petite vérole, pour donner plus d'importance à leurs soms; quelques medecins faute d'expérience, ont pu s'y méprendre. Il y a des exemples en Angleterre & en Hollande d'inoculés, qui ont eu cette indisposition qu'on avoit voulu faire passer pour la petite vérole. Tel est celui du baron de Louk, qui pour détruire ce bruit, se crut obligé de publier dans le journal déja cité, l'histoire de sa maladie. Il ne garda la chambre qu'un jour, & parut aussi - tôt à la cour de la Haie: il en est de même de ses cousines, filles de la comtesse d'Athlone. Tel est encore l'exemple du jeune de la Tour, inoculé en 1756 par M. Tronchin, & dont on a tant parlé à Paris. Les anti - inoculistes publierent que cet enfant avoit eu en 1758, une seconde petite vérole. Il est prouvé que le quatrieme jour il étoit debout & jouoit avec ses camarades. La nature de sa maladie a été bien éclaircie par un rapport public de quatre medecins, Messieurs Vernage, Fournié, Petit pere, & Petit fils; Messieurs Bourdelin & Bouvart, en ont porté le même jugement. Tels sont les exemples sur lesquels les antiinoculistes s'appuient pour prouver l'inutilité de l'inoculation. Quant à celui de la fille même du célebre Timoni, morte à Constantinople en 1741 de la petite vérole naturelle, après avoir été, disoit - on, inoculée par son pere; il a été prouvé que Timoni en partant pour Andrinople, dont il n'est jamais revenu, avoit laissé ordre à sa femme âgée de 15 ans, d'inoculer sa fille; mais les témoignages sur l'exécution de cet ordre ont beaucoup varié, & encore plus sur l'effet que produisit la prétendue inoculation. Le fait est donc resté douteux & couvert de nuages qui ne peuvent être entierement dissipés. M. de la Condamine a reçu depuis peu une lettre datée de Constantinople, du ... Octobre 1758, qu'il nous a fait voir en original, de M. Angelo Timoni, interprete de S. M. Britannique à la Porte ottomane, frere de la demoiselle morte en 1741. Elle porte que Cocona Timoni sa soeur fut inoculée en 1717, à l'âge de cinq mois par un apoticaire de Scio qui passoit pour être fort sujet au vin & novice dans la pratique de cette opération; que l'incision faite avec une lancette à un seul bras n'avoit point laissé de cicatrice autre qu'une petite marque comme celle d'une saignée, que sa mere âgée alors de quinze ans seulement, n'a pu faire aucune observation, si l'opération a été suivie d'une éruption à la peau, ou si la plaie s'est d'abord séchée; que son oncle encore vivant, & frere du célebre Emmanuel Timoni, attribue toute la faute à l'inoculateur, & juge qu'il avoit pris la matiere d'une fausse petite vérole; que les gens du pays & les medecins, dont M. Angelo Timoni s'est informé, n'ont connoissance ni avant, ni depuis, d'un accident pareil à celui de sa soeur, accident qui ne seroit pas unique, ajoutet - il, (dans un pays où depuis un siecle il doit y avoir eu plus de cent mille inoculations) si les personnes inoculées étoient sujettes à avoir deux fois la petite vérole; qu'aussi cet évenement n'a pas empêché qu'on ne continuât d'inoculer à Pera; qu'il a lui - même fait subir cette opération depuis deux ans à ses cinq enfans, & qu'il compte la répéter sur le plus jeune qui n'avoit que 40 jours, & sur lequel l'insertion n'a rien produit. Il n'est donc pas certain que la demoiselle Timoni ait été régulierement inoculée, que l'inoculation ait produit son effet, ni que les plaies ayent suppuré. Mais en supposant vrai tout ce qui reste douteux, voyons quelles conséquences il en faut tirer par rapport à l'inoculation; c'est ce qui nous reste à examiner. I I I. Quoique Boerhaave, Mead, Chirac, en 50 ans n'ayent jamais observé de seconde petite vérole dans un même sujet, & que M. Molin en ait vu tout au plus une dans l'âge où les autres ne voient plus, nous supposerons qu'il s'en trouve un exemple sur dix mille petites véroles naturelles. Les récidives, s'il y en a. doivent être encore plus rares après l'inoculation, qui de tous les moyens paroît être le plus propre à mettre en fermentation toutes les parties susceptibles de l'action du virus. Mais en n'accordant sur ce point aucune prérogative à la petite vérole artificielle, il s'en suivra seulement que sur dix mille inoculés, il pourra s'en trouver un capable de contracter une seconde petite vérole. Celle - ci, de l'aveu de plusieurs anti - inoculistes, doit être d'autant moins dangereuse, qu'on ne peut nier que le corps n'ait été purgé d'une partie du venin par la précédente. Mais supposons encore que la seconde soit aussi périll euse que la premiere, au - moins ne le sera - t - elle pas davantage. Il y en aura donc une mortelle sur sept; mais il faut au moins dix mille petites véroles pour rencontrer une rechûte: donc il en faudra sept fois dix mille, pour qu'il s'en trouve une funeste: donc sur soixante - dix mille inoculés, il en mourra peut être un d'une seconde petite vérole. C'est tout ce qu'on peut conclure des suppositions précédentes gratuitement accordées. Si l'on soutenoit qu'il est impossible que l'inoculation fût jamais suivie d'aucun accident mortel, un seul exemple contraire suffiroit pour détruire cette prétention; mais il ne s'agit entre les deux parties, que de savoir sur quel nombre d'inoculations on doit craindre un tel évenement; si c'est par exemple, un sur 500, 300, 200, ou cent inoculés. Les anti - inoculistes. pour affoiblir les avantages de la méthode, ont prétendu dans le tems des premieres épreuves, qu'il mouroit un inoculé de 50; mais ils n'avoient pas compris dans leur calcul ceux qui meurent, selon eux, d'une seconde petite vérole. Nous venons de faire voir qu'on n'en peut faire monter le nombre à plus d'un sur 70000. Au lieu donc de 1400 morts qu'ils auroient compté sur 70000 inoculés, à raison d'un mort sur chaque 50, il en faudra compter 1401. Veut on que les inoculateurs regardent leur méthode comme pernicieuse, parce que sur 70 mille il peut arriver un accident de plus qu'ils n'avoient cru? Et leurs adversaires trouveront - ils la question décidée en leur faveur, quand ils auront prouvé qu'au lieu de 1400 morts sur 70000, il en faut compter 1401? |
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| Quatrieme
objection. Le pus transmis dans le sang de l'inoculé, ne peut il
pas lui communiquer d'autres maux que la petite vérole, tel que le
scorbut, les écrouelles, &c? Non - seulement il n'y a point d'exemple
que ni la contagion naturelle, ni l'inoculation, aient communiqué
d'autres maladies que la petite vérole même; mais on a des
preuves de fait que la matiere varioleuse prise d'un corps infecté
de virus vénérien, n'a donne qu'une petite vérole simple
& bénigne. La premiere expérience fut faite par hasard;
le docteur Kirkpatrick en parle dans son ouvrage. Elle a depuis été
répétée: il seroit donc inutile de s'étendre
sur les raisons de théorie qui refutent cette objection. D'ailleurs
puisqu'on est le maître de choisir la matiere de l'inoculation, rien
n'empêche de la prendre d'un enfant bien sain, & dans lequel on
ne puisse soupçonner d'autre mal que la petite vérole. Cinquieme objection. L'inoculation laisse quelquefois de facheux restes, comme des plaies, des tumeurs, &c. Ces accidens très - fréquens après la petite vérole naturelle, sont extremement rares à la suite de l'inoculation. Cette derniere est ordinairement si bénigne, qu'elle a sait douter que ce fût une vraie petite vérole. Les symptomes, les accidens, & les suites de ces deux maladies, conservent la même proportion. M. Ranby atteste que sur cent personnes inoculées, à peine s'en trouve - t - il une à laquelle il survienne le moindre clou. Une simple saignée occasionne quelquefois de plus grands & de plus dangereux accidens: il faut donc proscrire ce remede avant que de faire le procès à l'inoculation. Sixieme objection. L'inoculation fait violence à la nature. On en peut dire autant de tous les remedes. Pourquoi saigner ou purger? Que n'attend - on que la nature se soulage par une hémorrhagie & par une diarrhée. Voyez sur cette objection l'inoculation justifiée de M. Tissot. Objections morales. Septieme objection. C'est usurper les droits de la Divinité, que de donner une maladie à celui qui ne l'a pas, ou d'entreprendre d'y soustraire celui qui dans l'ordre de la Providence y étoit naturellement destiné. Si cette objection n'avoit été faite de bonnefoi par des personnes pieuses, elle ne mériteroit pas de réponse. La confiance dans la Providence nous dispense - t - elle de nous garantir des maux que nous prevoyons, quand on sait par expérience qu'on peut les prévenir? Faut il imiter les Turcs, qui de peur de contrarier les vûes de la Providence, périssent par milliers dans les tems de peste, si commune à Constantinople, tandis qu'ils voyent les Francs établis au milieu d'eux s'en préserver en évitant la communication? Si l'inoculation, comme l'expérience le prouve, est un moyen de se préserver des accidens funestes de la petite vérole, la Providence qui nous offre le remede, défend elle d'en faire usage? Tous les préservatifs, tous les remedes de précaution, seront - ils desormais illicites? Nous renvoyons ceux sur qui l'autorité semble avoir plus de poids que l'évidence, à la décision déja citée des neuf docteurs de Sorbonne, consultés par M. de la Coste; aux diverses consultations de plusieurs théologiens italiens; aux traités sur l'inoculation approuvés par des inquisiteurs; aux argumens du celebre évêque de Worcester; à l'ouvrage des docteurs Some & Doddrige, en observant que dans le cas présent, le suffrage des docteurs protestans doit avoir d'autant plus de poids auprès des Théologiens catholiques, que nous ne différons pas d'avec eux sur les principes de morale, & que leurs opinions sur la prédestination absolue, prête plus de couleur à l'objection que nous refutons. M. Chais y a répondu de la maniere la plus solide & la plus satisfaisante dans son Essai apologétique. Huitieme objection. Il n'est pas permis de donner une maladie cruelle & dangereuse à quelqu'un qui ne l'auroit peut - être jamais eu. Nous avons prouvé dans l'article des avantages de l'inoculation, que la petite vérole artificielle n'est ni cruelle, ni dangereuse. Il ne reste donc que la seconde partie de l'objection à détruire. Quoique l'inoculation soit moins douloureuse qu'une saignée, & quelque petit que soit le danger qui l'accompagne, il y auroit de l'extravagance à faire subir cette opération à quelqu'un qui seroit sûr de n'avoir jamais la petite vérole. Mais comme il n'est pas possible d'obtenir cette sécurité, & qu'au contraire quiconque n'a pas eu cette maladie, court grand risque de l'avoir & d'en mourir, il est non - seulement permis, mais très - conforme à la prudence, de prendre les moyens les plus sûrs pour se dérober autant qu'il est possible, à ce danger; & l'on n'en connoît point de plus efficace que l'inoculation. Mais, dira - t - on, c'est toujours une maladie: pourquoi la donner gratuitement à celui qui ne l'auroit peut - être jamais? Premierement on ne donne point la maladie à celui qui ne l'auroit jamais: l'expérience a fait voir qu'il y a quelques personnes qui ne la prennent point par inoculation; il est plus que probable que ce sont celles qui ne l'auroient jamais eue. Secondement, c'est moins, dit l'évêque de Worcester, donner une maladie à un corps exempt de la contracter, que choisir le tems & les circonstances les plus favorables pour le délivrer d'un mal presque autrement inévitable, & dont l'issue est souvent sans cela très dangereuse. Troisiemement, c'est donner un petit mal pour en éviter un beaucoup plus grand. C'est convertir un danger, dont rien ne peut garantir, en un danger infiniment moindre, pour ne pas dire absolument nul. Si j'avois actuellement la petite vérole, dira quelqu'un, je conviens qu'il n'y auroit que six contre un à parier pour ma vie; mais j'espere être du nombre de ceux qui ne l'ont jamais, & cette espérance diminue beaucoup le danger que je cours. Oui, répond M. de la Condamine, l'espérance de n'avoir jamais la petite vérole diminue le danger dont vous êtes menacé; mais de si peu de chose que le risque d'en mourir un jour, vous qui jouissez d'une pleine santé, differe très - peu du risque du malade chez qui la petite vérole vient de se déclarer. La différence de ces deux risques est à peine d'une soixante dixieme partie, en voici la preuve. Prenons 70 malades acruels de la petite vérole. Nous avons prouvé qu'il en doit mourir au moins la septieme partie, c'est - à - dire dix: prenons 70 autres personnes de tout âge en pleine santé, qui, n'ayant jamais eu cette maladie, on peut présumer que trois au plus en seront exempts, puisqu'on ne compte que quatre sur cent, sur qui l'inoculation soit sans effet, & ce nombre est peut être trop grand de moitié, comme nous l'avons fait voir; mais pour n'avoir point à disputer, supposons - en six sur les 70, au lieu de trois, qui n'ayent jamais la petite vérole, supposons - en même dix, nombre visiblement trop fort, ceux - ci ne courront aucun risque, mais les 63 autres auront sûrement la maladie, un des sept y succombera; il en mourra donc neuf des 63. Donc de 70 malades actuels, il en mourra dix, & de 70 bien portans il en mourra neuf. La différence des deux risques n'est donc que d'une soixante - dixieme partie. Il y a donc six contre un à parier que le malade actuel de la petite vérole en réchappera, & six un soixante - dixieme contre un que l'homme sain qui attend cette maladie n'en mourra pas. L'espérance qu'a celui - ci de l'éviter, ne diminue donc le risque qu'il court d'en mourir tôt ou tard que d'une soixante - dixieme partie. La différence réelle ne consiste guere qu'en ce que le danger de l'un est présent, & que celui de l'autre est peut - être éloigné. Neuvieme objection. Tel qui ne seroit peut - être mort de la perite vérole naturelle qu'à l'âge de cinquante ans, après avoir eu des enfans, & servi sa patrie utilement, sera perdu pour la société, s'il meurt dans son enfance de la petite vérole inoculée. Cette objection, comme plusieurs autres des précédentes, emprunte toute sa force de ce que nous avons accordé gratuitement à nos adversaires, que l'inoculation n'étoit pas exemte de péril. Mais il n'est pas besoin de nous rétracter pour leur répondre. Les trois quarts de ceux qui ont la petite vérole, essuient cette maladie dans l'âge ou ils sont plus à charge qu'utiles à la société. Quant à l'autre quart, comme le danger de la petite vérole croît avec l'âge, si l'inoculé court un très - petit risque de mourir plûtôt, il se délivre d'un risque beaucoup plus grand de mourir plus tard, ce qui fait plus qu'une compensation. Enfin, en supposant qu'un malheureux événement sur trois cens, sur deux cens, même sur un moindre nombre, pût abréger les jours d'un citoyen, l'état seroit amplement dédommagé de cette perte par la conservation de tous ceux dont la vie sercit prolongée par le moyen de l'inoculation. Dixieme objection. La petite vérole inoculée multipliera les petites véroles naturelles, en repandant partout la contagion. On fit sonner bien haut cette objection à Londres en 1723. L'épidémie étoit fort meurtriere. On prétendit que la petite vérole artificielle en avoit augmenté le danger. M. Jurin prouva que la grande mortalité de cette année - là, qu'on appella l'année de l'inoculation, avoit été pendant les mois de Janvier & de Février, & qu'on n'avoit commencé d'inoculer que le 27 Mars. Wagstaffe avoit fait les calculs les plus ridicules pour prouver que l'inoculation devoit en peu de tems infecter tout un royaume. Ils furent réfutés par le docteur Arbuthnott sous le nom de Maitland. Ils n'ont pas laissé d'être répétés dans la thèse soutenue à Paris la même année, & plusieurs anti - inoculistes en font encore leur principale objection. Cependant il saute aux yeux qu'il est beaucoup plus aisé de se préserver d'une maladie artificielle, donnée à jour nom<cb-> mé, dans un lieu connu, que d'une épidémie imprévue, qui attaque indistinctement toutes sortes de sujets à la fois & en tous lieux. Dans le premier cas, personne n'est pris de la contagion que celu qui s'y veut bien exposer. Dans le second, personne, avec les plus grandes précautions, ne peut s'en garantir. Mais il s'agit d'un fait, & c'est à l'expérience à décider. Les Medecins de Londres témoignent que l'inoculation n'a jamais répandu l'épidémie. On n'a rien observé de tel à Paris, à Lyon, à Stokolm, dans le pays d'Hannovre, à Genève, en divers villes des Suisse, dans l'état écclésiastique, où plus de 400 enfans furent inoculés en 1750. Le danger prétendu de la contagion de la petite vérole artificielle est donc imaginaire. Onzieme objection. Quel préservatif que celui qui donne un mal qu'on n'a pas, tandis qu'il n'est pas permis de faire le plus petit mal pour procurer le plus grand bien! On abuse ici visiblement des termes, en étendant au mal physique ce qui ne peut être vrai que du mal moral. Combien de maux physiques tolérés, permis, autorisés par les lois, & qui souvent même ne produisent pas le bien qu'on se propose? On abat une maison pour arrêter un incendie; on submerge une province pour arrêter l'ennemi; on refuse l'entrée d'un port à un vaisseau prêt à périr, s'il est suspect de contagion. Dans de pareilles occasions, on établit des barrieres, & l'on tire sur ceux qui les franchissent. L'argument, s'il mérite ce nom, tendroit à proscrire toutes les opérations chirurgicales, & la saignée même, mal physique plus grand que l'inoculation. L'objection ne mérite pas que nous nous y arrêtions plus long - tems. Nous remarquerons seulement, d'après M. Jurin, qu'on s'obstine à regarder comme une singularité, dans l'inoculation, la circonstance de donner un mal que l'on n'a pas, bien qu'elle soit commune à ce préservatif & à la plûpart des autres remedes qu'emploie la Medecine; puisque tous, ou presque tous, sont des maux artificiels & quelquefois dangereux, tels que la saignée, les purgatifs, les cauteres, les vésicatoires, les vomitifs, &c. Douzieme objection. L'inoculation est un mal moral. Il est mort quelques inoculés: le succès de cette méthode n'est donc pas infaillible. On ne peut donc s'y soumettre sans exposer sa vie, dont il n'est pas permis de disposer. L'inoculation blesse donc les principes de la morale. On feroit tomber l'objection, en prouvant que l'inoculation n'est jamais mortelle par elle même, & qu'elle ne peut le devenir que par la faute ou l'imprudence du malade ou du medecin. On pourroit aussi rétorquer l'argument contre la saignée, dont l'usage n'est pas exempt de péril. Quand on ne compteroit que les piquûres d'arteres, on ne peut nier que la saignée n'ait été la cause directe d'un assez grand nombre de morts. Celui qui se fait saigner du bras expose donc sa vie. Ce que l'on ne peut évidemment assûrer de l'inoculation. Cependant aucun casuiste n'a porté le scrupule jusqu'à défendre la saignée, même de précaution. Mais venons à la réponse directe, & combattons l'objection par les principes même qu'elle suppose. Quiconque expose sa vie sans nécessité, péche, ditesvous, contre la niorale. Or celui qui se soumet à l'inoculation, expose sa vie sans nécessité. Donc celui qui se soumet à l'inoculation, péche contre la morale. Voilà l'argument dans toute sa force, & dans la forme rigoureuse de l'école. Examinons - en toutes les propositions. Il n'est pas besoin de faire remarquer que votre principe qu'il n'est pas permis d'exposer sa vie sans nécessité, a besoin d'être restraint pour être vrai. La morale ne défend pas à un homme charitable de visiter des malades dans un tems de contagion, de séparer des gens qui se battent, de sauver du feu ses meubles ou ceux de son voisin, &c. Or dans tous ces cas, il n'y a pas de nécessité, proprement dite, d'exposer sa vie. Contentez - vous donc d'assurer qu'il n'est pas permis en bonne morale, de l'exposer inutilement, & nous en conviendrons. Mais, ajoutet - on, celui qui se soumet à l'inoculation, expose sa vie inutilement. La fausseté de cette proposition saute aux yeux, puisqu'il ne s'expose à un très - petit danger (que nous voulons bien supposer tel) que pour se soustraire à un danger beaucoup plus grand. Loin de pécher contre la morale, il se conforme à ses principes. Il sait que sa vie est un dépôt, & qu'il doit veiller à sa conservation : il prend le moyen le plus sûr pour la garantir du danger dont elle est menacée. Treizieme objection. Quelque petit que puisse être le risque de l'inoculation, ne fût - il que d'un sur mille, un pere y doit - il exposer son fils? Si l'opération n'eût jamais été suivie d'aucun accident, le pere ne balanceroit pas, mais il sait qu'il en arrive quelquefois. Il craint que son fils ne soit la victime d'un malheureux hasard. Peut - on le blâmer de ne vouloir rien risquer? C'est à ce pere si tendre & si craintif que s'adresse M. de la Condamine, dont nous emprunterons les expressions. " Vos intentions sont très - louables. Vous ne voulez, dites - vous, rien hasarder: je vous le conseillerois, si la chose étoit possible; mais il faut hasarder ici malgré vous. Il n'y a point de milieu entre inoculer votre fils & ne point l'inoculer; il faut ou prévenir la petite vérole, ou l'attendre. Ce sont deux hasards à courir, dont l'un est inévitable: il ne vous reste plus que le choix. Voilà cent enfans, & votre fils est du nombre. On les partage en deux classes. Cinquante vont être inoculés, les cinquante autres attendront l'évenement. Des cinquante premiers, aucun ne mourra; mais par le plus malheureux des hasards, il seroit possible qu'il en mourût un: sur les cinquante restans, la petite vérole se choisira six victimes au moins, & plusieurs autres seront défigurés. Il faut que votre fils entre absolument dans l'une de ces deux classes. Si vous l'aimez, le laisserez - vous dans la seconde? Hasarderez - vous six, au lieu d'un, sur cette vie si précieuse, vous qui ne voulez rien hasarder du tout "? Mais quel seroit le desespoir de ce pere, si malgré des espérances si flateuses, son fils venoit à succomber sous l'épreuve de l'inoculation? " Crainte chimérique! Puisque la petite vérole inoculée est infiniment moins dangereuse que la naturelle, & sur - tout puisque celui qui ne l'auroit jamais eu naturellement, ne la recevra pas par l'inoculation: mais quand ce fils chéri mourroit, contre toute vrassemblance, le pere n'auroit rien à se reprocher. Tuteur né de son fils, il étoit obligé de choisir pour son pupille, & la prudence a dicté son choix. En quoi consiste cette prudence; si ce n'est à peser les inconvéniens & les avantages, à bien juger du plus grand degré de probabilité? Tandis qu'un instinct aveugle retenoit le pere, l'évidence lui crioit: de deux dangers entre lesquels il faut opter, choisis le moindre. Devoit - il, pouvoit - il résister à cette voix? Le sort a trahi son attente, en est - il responsable? Un autre pere crie à son fils: la terre tremble, la maison s'écroule, sortez, fuyez . . . Le fils sort; la terre s'entr'ouvre & l'engloutit. Ce pere est - il coupable? Le nôtre est dans le même cas. Si sa fille étoit morte en couche, se reprocheroit - il sa mort? Il en auroit plus de sujet: ce n'étoit pas pour sauver la vie de sa fille qu'il l'a livrée au péril de l'accouchement, & cependant il a plus exposé ses jours en la ma<cb-> riant, que ceux de son fils en le soumettant à l'inoculation". M. de la Condamine présente diverses images pour rendre plus sensible à ses lecteurs la différence des risques des deux petites véroles. Voici les plus frappantes : " Vous êtes obligé de passer un fleuve profond & rapide avec un risque évident de vous noyer si vous le passez à la nage: on vous offre un bateau. Si vous dites que vous aimez encore mieux ne point passer la riviere, vous n'entendez pas l'état de la question: vous ne pouvez vous dispenser de passer à l'autre bord, on ne vous laisse que le choix du moyen. La petite vérole est inévitable au commun des hommes, quand ils ne sont pas enlevés par une mort prématurée; le nombre des privilégiés fait à peine une exception, & personne n'est sûr d'être de ce petit nombre. Quiconque n'a point passé le fleuve est dans la cruelle attente de se voir forcé d'un moment à l'autre à le traverser. Une longue expérience a prouvé que de sept qui risquent de le passer à la nage, un, & quelquefois deux sont emportés par le courant: que de ceux qui le passent en bateau, il n'en périt pas un sur trois cens, quelquefois pas un sur mille: hésitez - vous encore sur le choix? Tel est le sort de l'humanité: plus d'un tiers de ceux qui naissent sont destinés à périr la premiere année de leur vie par des maux incurables ou du moins inconnus: échappés à ce premier danger, le risque de mourir de la petite vérole devient pour eux inévitable; il se répand sur tout le cours de la vie, & croît à chaque instant. C'est une loterie forcée, où nous nous trouvons intéressés malgré nous: chacun de nous y a son billet: plus il tarde à sortir de la roue, plus le danger augmente. Il sort à Paris, année commune, quatorze cens billets noirs, dont le lot est la mort. Que fait - on en pratiquant l'inoculation? On change les conditions de cette loterie; on diminue le nombre des billets funestes: un de sept, & dans les climats les plus heureux, un sur dix étoit fatal; il n'en reste plus qu'un sur trois cens, un sur cinq cens; bien - tôt il n'en restera pas un sur mille; nous en avons déja des exemples. Tous les siecles à venir envieront au nôtre cette découverte: la nature nous décimoit, l'art nous millésime ". A qui appartient - il de décider la question: si l'inoculation en général est utile & salutaire? Les Medecins d'un côté, les Théologiens de l'autre, ont prétendu que l'inoculation étoit de leur compétence. Essayons de reconnoître & de fixer les bornes du ressort de ces deux jurisdictions dans la question présente. Parmi ceux qui sont tentés, sur le bruit public, d'éprouver l'efficacité de la petite vérole artificielle; les uns pour se déterminer, consultent leur mededecin, les autres leur confesseur. Pour savoir à qui l'on doit s'adresser, il faut fixer l'état de la question. Si l'inoculation n'eût jamais été pratiquée, & si quelqu'un proposoit d'en faire le premier essai, cette idée ne pourroit manquer de paroître singuliere, bisarre, révoltante, le succès très - douteux, l'expérience téméraire & dangereuse. Le medecin faute de faits pour s'appuyer ne pourroit former que des conjectures vagues, peu propres à rassurer la conscience délicate d'un théologien charitable qui craindroit de se jouer de la vie des hommes. Peut - être le medecin & le théologien s'accorderoient - ils à ne pas même trouver de motifs suffisans pour tenter cet essai sur des criminels. Aujourd'hui que nous avons depuis 40 ans sous les yeux mille & mille expériences dans toutes sortes de climats, sur des sujets de tout âge & de toutes sortes de conditions; l'état des choses a bien changé: mais avant que d'en venir à la question morale, nous en avons une autre à résoudre. Lequel des deux court un plus grand risque de la vie, ou celui qui attend en pleine santé que la pet te vérole le saisisse, ou celui qui la prévient en se faisant inoculer? Cette question est aujourd'hui la premiere qui se présente, & la plus importante de toutes. C'est d'elle que dépend la résolution de toutes les autres. Elle n'appartient, comme on le voit, ni à la Medecine ni à la Théologie. C'est une question de fait, mais compliquée, & qui ne peut être résolue que par la comparaison d'un grand nombre dê faits & d'expériences, d'où l'on puisse tirer la mesure de la plus grande probabilité. Le risque de celui qui attend la petite vérole est en raison composé du risque d'avoir un jour cette maladie, & du risque d'en mourir s'il en est attaqué. Ce risque tout composé qu'il est, est appréciable, & sa détermination dépend du calcul des probabilités, qui, comme on sait, est une des branches de la Géométrie. Remarquez sur - tout que dans la question proposée l'alternative d'attendre ou de prévenir la petite vérole, n'admet point de milieu. Cette question une fois résolue par la comparaison des deux risques (& il n'appartient qu'au géometre de la résoudre), fera naitre une autre question de droit, que nous n'osons appeller théologique, savoir, si de deux risques inégaux dont l'un est inévitable, il est permis de choisir le moindre? Il ne paroît pas qu'il soit besoin de consulter la Théologie pour répondre. La question deviendroit plus sérieuse & plus digne d'un théologien meraliste, s'il s'agissoit de décider si de deux périls dont l'un est inévitable, la raison, la conscience, la charité chrétienne n'obligent pas à choisir le moindre, & jusqu'ou s'étend cette obligation? Si l'affirmative l'emportoit, & qu'il fût d'ailleurs démontré qu'il y a plus de risque en pleine santé d'attendre la petite vérole que de la prévenir par l'inoculation, on voit que cette opération devroit être non - seulement conseillée, mais prescrite. Jusqu'ici nous n'avons considéré que l'utilité générale de la méthode: quant à son application aux cas particuliers, le médecin rentreroit dans ses droits. Tel sujet n'a - t - il pas quelque disposition fâcheuse qui le rende inhabile au bénéfice de l'inoculation? Quelle est la saison, quel est le moment les plus favorables? Quelles sont les préparations & les précautions nécessaires aux différens tempéramens? Sur tous ces points, & sur le traitement de la maladie on doit consulter un medecin qui joigne l'expérience à l'habileté. Le théologien & le medecin auront donc ici chacun leurs fonctions; mais dans le cas présent, je le répete, c'est au calcul à leur préparer les voies en fixant le véritable état de la question. Consequences des faits établis. Nous terminerons cet article par les réflexions qui terminent le premier mémoire de M. de la Condamine, & par les voeux qu'il fait pour voir s'établir parmi nous l'inoculation, moyen si propre à conserver la vie d'un grand nombre de citoyens. La prudence vouloit qu'on ne se livrât pas avec trop de précipitation à l'appât d'une nouveauté séduisante; il falloit que le tems donnât de nouvelles lumieres sur son utilité. Trente ans d'expériences ont éclairci tous les doutes, & perfectionné la méthode. Les listes des morts de la petite vérole ont diminué d'un cinquieme en Angleterre, depuis que la pratique de l'inoculation est devenue plus commune, les yeux enfin se sont ouverts. C'est une vérité qui n'est plus contestée à Londres, que la petite vérole inoculée est infiniment moins dangereuse que la na<cb-> turelle, & qu'elle en garantit: enfin dans un pays où l'on s'est déchaîné long - tems avec fureur contre cette opération, il ne lui reste pas un ennemi qui l'ose attaquer à visage découvert. L'évidence des faits & sur - tout la honte de soutenir une cause desespérée, ont fermé la bouche à ses adversaires les plus passionnés. Ouvrons les yeux à notre tour; il est tems que nous voyons ce qui se passe si près de nous, & que nous en profitions. |
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| Ce
que la fable nous raconte du Minotaure & de ce tribut honteux dont Thésée
affranchit les Athéniens, ne semble - t - il pas de nos jours s'être
réalisé chez les Anglois? Un monstre altéré
du sang humain s'en repaissoit depuis douze siecles: sur mille citoyens
échappés aux premiers dangers de l'enfance, c'est - à
- dire sur l'élite du genre humain, souvent il choisissoit deux cent
victimes, & sembloit faire grace quand il se bornoit à moins.
Desormais il ne lui restera que celles qui se livreront imprudemment à
ses atteintes, ou qui ne l'approcheront pas avec assez de précautions.
Une nation savante, notre voisine & notre rivale, n'a pas dédaigné
de s'instruire chez un peuple ignorant, de l'art de dompter ce monstre &
de l'apprivoiser; elle a sû le transformer en un animal domestique,
qu'elle emploie à conserver les jours de ceux même dont il
faisoit sa proie. Cependant la petite vérole continue parmi nous ses ravages, & nous en sommes les spectateurs tranquilles, comme si la France avec plus d'obstacles à la population, avoit moins besoin d'habitans que l'Angleterre. Si nous n'avons pas eu la gloire de donner l'exemple, ayons au moins le courage de le suivre. Il est prouvé qu'une quatorzieme partie du genre humain meurt annuellement de la petite - vérole. De vingt mille personnes qui meurent par an dans Paris, cette terrible maladie en emporte donc quatorze cent vingt - huit. Sept fois ce nombre ou plus de dix mille, est donc le nombre des malades de la petite vérole à Paris, année commune. Si tous les ans on inoculoit en cette ville dix mille personnes, il n'en mourroit peut - être pas trente, à raison de trois par mille; mais en supposant contre toute probabilité qu'il mourût deux inoculés sur cent, au lieu d'un sur trois ou quatre cent, ce ne seroit jamais que deux cent personnes qui mourroient tous les ans de la petite vérole, au lieu de quatorze cent vingt - huit. Il est donc démontré que l'établissement de l'inoculation sauveroit la vie à douze ou treize cent citoyens par an dans la seule ville de Paris, & à plus de vingt - cinq mille personnes dans le royaume, supposé, comme on le présume, que la capitale contienne le vingtieme des habitans de la France. Nous lisons avec horreur que dans les siecles de ténebres, & que nous nommons barbares, la superstition des druides immoloit avcuglément à ses dieux des victimes humaines; & dans ce siecle si poli, si plein de lumieres que nous appellons le siecle de la Philosophie, nous ne nous appercevons pas que notre ignorance, nos préjugés, notre indifférence pour le bien de l'humanité dévouent stupidement à la mort chaque année dans la France seule, vingt - cinq mille sujets qu'il ne tiendroit qu'à nous de conserver à l'état. Convenons que nous ne sommes ni philosophes ni citoyens. Mais s'il est vrai que le bien public demande que l'inoculation s'établisse, il faut donc faire une loi pour obliger les peres à inoculer leurs enfans? Il ne m'appartient pas de décider cette question. A Sparte où les enfans étoient réputés enfans de l'état, cette loi sans doute eût été portée; mais nos moeurs sont aussi différentes de celles de Lacédémone, que le siecle de Lycurgue est loin du nôtre: d'ailleurs la loi ne seroit pas nécessaire en France; l'encouragement & l'exemple suffiroient, & peut - être auroient plus de force que la loi. Portons nos vûes dans l'avenir. L'inoculation s'établira - t - elle un jour parmi nous? Je n'en doute pas. Ne nous dégradons pas jusqu'au point de desesperer du progrès de la raison humaine; elle chemine à pas lents: l'ignorance, la superstition, le préjugé, le fanatisme, l'indifférence pour le bien retardent sa marche, & lui disputent le terrein pas à pas; mais après des siecles de combat vient enfin le moment de son triomphe. Le plus grand de tous les obstacles qu'elle ait à surmonter, est c | ||||||